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serena-rash-1.jpgSerena

Ron Rash, traduit par Béatrice Vierne.

Editions du Masque 2011

J’ai dû écrire cette chronique cinq ou six fois dans ma tête, sans jamais passer à l’acte. Pourquoi ? Mystère… Il en va parfois ainsi dans la vie des malheureux chroniqueurs à qui le temps fait défaut.  Impardonnable, d’autant plus que ce livre étant à la sélection des trophées 813, j’en avais écrit un abstract pour les aficionados du noir dès sa lecture. Un livre après l’autre, la course derrière l’actualité, les occupations chronophages, une valise, un oubli en weekend, et voilà un livre hors norme qui reste injustement sous la pile de ceux qui méritent l’oubli.

Mais celui-là, non, il refuse de se laisser oublier.

Caroline du Nord, début du vingtième siècle. Aux Etats-Unis, quelques illuminés décident la création des premiers parcs nationaux, cherchant à préserver la beauté d’une nature incroyablement riche et belle, sauvage aussi. Certains ne l’entendent pas de cette oreille. C’est le cas de George Pemberton et de son épouse, Serena. Ces deux-là partagent une sorte de farouche et commune passion pour l’efficacité de leur exploitation forestière. Derrière eux, il ne reste rien. Qu’importe les accidents de chantier. Nous sommes en 1930 et pour un bucheron tué ou mutilé, il y en dix qui, malgré l’inhumanité des conditions, attendent l’embauche. Il faut les entendre parler ceux-ci, raconter la misère, la dépendance aux patrons malgré le désespoir de détruire les forêts de leur enfance, les rivières, la faune. Rien, derrière Serena il ne reste rien.

 

Quand politiciens, banquiers ou protecteurs de la nature se mettent en travers de leurs projets, Georges Pemberton soudoie, achète les consciences, menace. Quand les mêmes résistent, Serena, sans l’once d’une hésitation ou d’un remord, s’en défait.  Tout est bon : poison, arme à feu, arme blanche, torture ou exécution, incendie… qu’importe. Son aigle sur le poing, avec l’aide d’un manchot fou dévoué jusqu’à la mort, Serena fait régner la terreur sur les chantiers.

 

Un obstacle est incontournable à tout jamais : la haine infinie qui étouffe Serena envers l’enfant que son mari a eu avec une servante avant son mariage. Car cela, rien ne peut l’acheter. Et aux dimensions sociales, historiques et écologiques s’ajoute alors un thriller subtil. L’enfant, sa jeune mère survivront-ils à cette rage meurtrière ?

 

Avec une science consommée de la montée en puissance des tensions, jouant de l’ellipse, en particulier dans des dialogues extrêmement justes, et même « ajustés » au plus près des conditions de ses personnages, Ron Rash dépeint avec un talent rare la condition ouvrière au début du XXème siècle, la folie individuelle ou l’étrange et mortifère dynamique du couple Pemberton.

 

Ce livre ramène à la question primordiale, celle de la suprématie que l’homme s’autorise sur la nature. La figure de Serena, femme à l’écoute uniquement de sa volonté farouche de dominer pourrait bien symboliser l’autisme des politiques qui continuent, encore aujourd’hui, à autoriser la déforestation.

 

Mais, loin de ces symboliques intellectuelles, Serena est d’abord un grand livre amoureux de la nature et une peinture forte d’un personnage hors norme.

Tag(s) : #critiques

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