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jetuelesenfantsfrancais1.jpgJe tue les enfants français dans les jardins

Marie Neuser

L’Ecailler, 2011

Lisa est enseignante. Ou plutôt, Lisa essaie d’enseigner l’italien dans un collège marseillais. Dans sa tête, elle voudrait reproduire le schéma idéalisé de son père prof, qu’elle a admiré, père adoré de ses élèves. (C’est comme ça : il y a eu un taux de reproduction sociale effarant dans l’éducation nationale jusqu’à cette décennie où tout a basculé). Mais sa classe de troisième est un cauchemar, un véritable calvaire. Lisa arrive à l’oublier le temps des vacances, elle ne survit dans les intervalles que grâce à l’amour de son homme, tendre libraire amoureux.

Les injures, les crachats, les menaces physiques sont monnaie courante. Inutile de seulement essayer de faire de la pédagogie : c’est se heurter à l’impossible. La plupart de ces élèves de troisième sont à la limite de l’analphabétisme. Inutile aussi de chercher de l’aide chez les autres profs ou auprès de l’administration. Ne pas « y arriver », est une faute, une tare, une honte. Un épuisement surtout, qui mine la santé plus surement qu’une maladie chronique. Au point, pour Lisa, de perdre le bébé qu’elle attendait avec bonheur.

Un jour, Lisa commet la terrible erreur de laisser son sac dans sa classe pendant l’inter-cours. Bien sur, la porte est forcée, le sac est volé. Avec son contenu : clefs, chéquier avec adresse, papiers personnels. Car ils surveillent tout. Lisa connait le coupable. Malik. Hyper violent, grossier, responsable de multiples bagarres. Malik qui lui en veut pour l’avoir puni de multiples fois, Malik, plus grand qu’elle, à qui elle doit des points de suture pour avoir essayé d’arrêter une bagarre pendant son cours.

A partir de cet instant, la vie de Lisa bascule. La séparation qu’elle maintenait tant bien que mal entre sa profession et sa vie lui sauvait la peau. Elle va craquer quand sa porte est taguée, qu’elle est suivie, qu’elle sent son existence menacée, celle de son mari, celle aussi de l’enfant qu’elle porte.

Petites sculptures en merde, chiens, connards, racaille… C’est Lisa qui parle de ses élèves, dans sa tête, tout du long, qui les regarde, qui les juge. C’est la haine de Lisa dont le monologue intérieur dégouline au long des cent soixante quatre pages d’un roman bouillonnant de désespoir et d’impuissance. Un ton terrible, des mots, des situations à donner des suées.

Marie Neuser, l’auteur, est enseignante, on l’aura deviné. Il se trouve que moi aussi. Cela n’intéresse peut-être pas le lecteur potentiel à la recherche de renseignements sur ce roman. Mais je préfère avouer, voire revendiquer, une totale subjectivité.

Ce roman m’a paru si terriblement vrai. Ce sentiment si dévastateur d’impuissance devant certaines situations, cette usure qui mènent au désespoir. Dans le même temps, j’ai reculé devant le ton de cette jeune prof assaillie de rage et de haine.

Je ne porte pas de jugement. Je vois bien « je tue les enfants français… » comme un roman thérapeutique, une bouée sans laquelle la prof aurait sombré. Mais cette rage, cet anéantissement par les mots… Est-ce qu’ils ne restent pas des enfants, malgré tout ? Cette interrogation m’a accompagnée tout du long, et le malaise ne m’a pas quittée.

Il faudrait faire lire ce roman à tous les inspecteurs de l’éducation nationale, à tous les conseillers pédagogiques, à tous les bons apôtres de ministère qui ratifient d’un trait de plume ferme les cascades de suppressions de postes. A tous les parents, les représentants d’association de parents, à tous les élèves.

Ou pleurer dans un coin ?

Car on ne peut que comprendre Marie Neuser, et avec elle, se dire qu’on a perdu, déjà, la bataille de l’éducation en France, dans bien des zones. Autant dire qu’on a créé les conditions d’un avenir terrible qui va nous péter à la figure. Ce roman a le mérite de le dire crument.

Tag(s) : #critiques

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