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The-Road-La-Route-Poster-USA.jpgNon, non, non, je ne vous présenterai pas de vœux. Quoi qu’on se dise, la crise continuera, larvée, les multinationales mettront toujours le monde en coupe réglée, la Chine et les Etats-Unis s’entendront pour polluer à mort. Alors, « Bonne Année », je veux bien vous le dire, mais ce ne pourra être qu’une formule vide de sens, une espèce de vœu pieux réservé aux crétins qui avancent dans le monde les yeux fermés. J’ai, pour ceux qui croiraient que tout va s’arranger, la même pitié attristée que j’avais déjà, enfant, pour les malheureux imbéciles qui croyaient au Père Noël.

 

Je préfère vous parler de « La Route ». Vous verrez que ce n’est pas sans rapport avec ce qui précède.

Je vous raconte.

Soirée sympa, entre copines. Un restau, un ciné. Le restau : japonais. Le ciné… Un UGC. Je sais, je sais, quand on a une salle Arts et Essais près de chez soi, c’est un crime d’aller traîner chez les bouffeurs de pop-corn. Mais, bon, c’est ainsi, horaires, disponibilités ont commandé.

Salle vide. Quelques bouffeurs de maïs dispersés, et le film commence.

Vous dire que j’ai fait une crise d’angoisse d’une heure cinquante serait peu dire. Pour la première fois de ma vie, j’ai ressenti le besoin impérieux de sortir en cours de film, pour respirer au moins une fois à fond. J’en étais cependant incapable, écrasée par les images et les émotions au fond de mon fauteuil. Quant aux bouffeurs, les « cronch-cronch » ont rapidement diminué de volume avant de s’éteindre tout à fait. Lorsque la lumière s’est rallumée, plus tard, les seaux à mangeaille restaient à demi pleins, et les quelques spectateurs de cette séance nocturne d’un froid lundi ne bougeaient pas. Assommés. Effarés. Un grand black en larmes. Le beur qui avait dragué ma copine, tête rentrée dans les épaules, a marmonné quelque chose sur les films « chelous » que son copain l’emmenait voir, avant de s’enfuir sans demander son reste.

Je suis rentrée chez moi, dans ma banlieue vidée par la nuit froide, en surveillant mes rétroviseurs, un œil suspicieux courant les trottoirs et les recoins obscurs.

Pourtant, « La Route » n’a rien d’un film d’horreur. Pas une once d’effet spécial, un anti « 2012 ». Presque pas de sang. De la boue, de la cendre, de la pluie, et juste l’errance de deux humains perdus sur une Terre désormais inhospitalière.

Le film commence par des lueurs d’incendie dans une chambre. On n’en saura pas plus. Jamais. On ne voit plus, ensuite, que l’effet irréversible du cataclysme qui a frappé. Plus de végétation, plus de vie animale. Le monde construit par les hommes, dévasté, irrémédiablement.

Un couple ayant survécu a mis au monde un enfant. Mais la mère est devenue folle de douleur. Elle veut mourir, il n’y a plus d’espoir, aucun avenir. Elle ne veut pas mourir seule, elle veut emmener son mari et son enfant dans la libération du suicide. Mais lui ne veut pas. Il s’accroche comme un fou, veut sauver l’enfant, veut croire qu’un futur est possible. Il lui promet qu’il les défendra. Il fera « ce qu’il faut » même face aux « autres qui les attraperont et les violeront avant de les manger ». Avant de disparaître, la mère délivre son dernier message, au-delà d’un amour désespéré. « Allez vers le Sud, vos ne survivrez pas à un nouvel hiver comme celui-ci ». Alors ils partent, leurs maigres possession réunies dans un caddie qu’ils poussent sur la route, le père et l’enfant. Une arme, un revolver avec deux balles. Les deux dernières, les toutes dernières. Pour « quand il faudra ».

Dans le monde anéanti, seuls quelques humains ont survécu. Ils se rangent dans deux catégories désignées de façon simple, simpliste ? par l’enfant. Les « gentils » et les « méchants ».

Les méchants sont ceux qui, pour survivre, sont devenus des prédateurs. Les gentils sont leurs proies. La frontière est floue, poreuse, car pour se protéger il faut parfois tuer, et pour survivre, il faut fouiller, fouiller sans relâche les épaves, les maisons éventrées, à la recherche d’une bouchée de quelque chose.

Qui est cet enfant, seul espoir du père. Dieu ? Un ange ? Le dernier message d’espoir de la race humaine ? Peut-être juste l’idée que le futur est encore possible. Après la dimension épique, la dimension mystique, habitée, de l’œuvre.

Je ne raconte pas la fin. Le film est encore à l’affiche. Allez-y ! Courez-y.

 

À la fin de cette sinistre comédie que fut le sommet de Copenhague, je rêvais d’une salle obscure. J’y aurais enfermé les chefs d’état, ces tristes jouets des intérêts particuliers des lobbys, à la vue courte. Ne voient-ils pas que l’enfer raconté par « La Route » est pour demain ? Je fantasmais : les attacher dans un fauteuil, leur scotcher les paupières, et leur passer ce film en boucle. Voyez. Voyez. Voyez !

 

Les images de ce film m’ont tant et si fort hantée que dès le lendemain je courais acheter le roman de Cormac Mc Carthy. Je l’ai lu en vingt-quatre heures. Rarement un film m’a paru à ce point fidèle aussi bien à l’esprit qu’à la lettre de l’oeuvre écrite. Et puis, enfin, huit jours plus tard, incapable de m’en détacher, je suis retournée le voir.

Cette fois-là, j’ai presque réussi à tenir l’émotion à distance. J’ai pu le voir plus profondément, entrant dans le montage, décryptant certains procédés mis en œuvre pour souligner le caractère effroyable du cheminement raconté.

Dans le rôle de l’homme, jamais nommé, Vigo Mortenssen est parfait. Le gamin qui joue à ses côtés n’a qu’un défaut : il est trop dodu pour un semi mourant de faim. On ne pouvait pas lui faire perdre dix-sept kilos, ce qu’a fait Mortenssen, corps exténué, vieilli par la faim, la maladie et le désespoir.

Le roman, lu dans sa traduction française, hélas, est incantatoire, les dialogues sans marques de ponctuation soulignant l’aspect fantomatique, déjà irréel, quasi désincarné, de ceux qui prononcent peut-être les derniers mots humains sur cette Terre.

 

Hantée. Les images gravées sur ma rétine. Copenhague. Pauvres fous.

 

Jeanne Desaubry, 25 décembre 2090

Tag(s) : #critiques

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