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« Les Anonymes »

RJ Ellory

Ed Sonatines, 689 pages, 22 €, sortie octobre 2010

 

Commençons par un poncif.

Une enquête sur une série de meurtres passe par la recherche de points communs entre les victimes. Le les_anonymes_ellory.jpgpremier d’entre eux, pour décider qu’il y a série, c’est le modus operandi. On sait tout là-dessus, la littérature policière de ces vingt dernières années ayant largement popularisé les techniques d’investigations, y compris scientifiques.

Ellory, avec un art consommé, démarre donc son histoire à rebours. Il n’y a aucun point commun à quatre malheureuses femmes, hormis la façon dont elles sont mortes. On les retrouve en effet toutes quatre, bientôt cinq,  massacrées par un fou qui leur a laissé un ruban avec une étiquette autour du cou avant d’inonder les cadavres de… lavande. Ce qui va hautement troubler l’enquêteur, l’inspecteur Miller –ni alcoolo, ni dépressif (enfin pas trop) – c’est que les victimes, apparemment ordinaires,  se révèlent rapidement n’avoir ni passé, ni présent. Des femmes sans véritable nom. Sans famille, sans ami, sans amour… Des fantômes. Les Anonymes

Sur les lieux du dernier meurtre, un fragment de photo, laissé intentionnellement. Qui est celui qui mène ce jeu étrange de chat et de souris, aidant d’une main, brouillant le message de l’autre, poussant l’inspecteur dans ses derniers retranchements, l’obligeant à voir une réalité qu’il voudrait pouvoir occulter afin de demeurer un citoyen serein ?

Partant en apparence d’une histoire convenue de meurtres en série, Ellory nous embarque dans le passé récent des Etats-Unis. Il le fait en nous livrant progressivement, en parallèle au dérouler de l’enquête,  les propos d’un individu mystérieux, racontant son recrutement et sa formation au milieu de jeunes agents destinés à « intervenir » sur les lieux jugés sensibles par la CIA dans les années quatre-vingts.

 

ellory-.jpgAvec « Vendetta », son précédent roman, Ellory avait choisi d’illustrer l’histoire de la mafia et ses collusions avec le pouvoir. Ici, il va plus loin, dépeignant trente ans de politique étrangère basée sur le droit que s’arrogent les USA d’intervenir n’importe où en Amérique du Sud, et ailleurs, les pires exactions justifiées par la nécessité de protéger la patrie.

 

  (photo Ivanoh Demers)

 

Comme pour « Vendetta » les personnages de ce roman ont une étoffe rare, l’atmosphère est parfumée au café éventé, au mégot froid, à la sueur des corps fatigués. L’analyse politique et sociale est pertinente, bien informée, le tout est efficace. Sa manière de distiller indices contradictoires et fausses pistes vaut un oscar à soi seule.

Pourtant, des trois premiers romans traduits et parus en France, « Seul le silence » garde ma préférence. Il avait une épaisseur unique en matière de sentiments. C’était, là encore, un point de vue particulier sur les conséquences des perversions adultes sur la vie des enfants, un regard étonnant d’acuité et de sensibilité sur les cercles concentriques qu’un meurtre laisse sur l’eau de la vie des autres. J’ai bien conscience de livrer là non pas une étude objective, mais un point de vue totalement subjectif : les gens m’intéressent plus que le pouvoir.

Il n’en reste pas moins que R.J Ellory déploie à chaque roman un talent digne des très grandes plumes romanesques de notre époque.

Ce roman est d’autant plus troublant qu’est sorti en ce début d’année : « Orphelins de Sang » où Patrick Bard expose la situation actuelle au Guatemala, conséquence directe des actions menées par la CIA pendant vingt longues années, causant des dommages irréparables au sein des populations. On pourrait, pour se construire une image sensible de la situation actuelle en Amérique du Sud, lire Bard, compléter avec Ellory. Et pleurer ;..

sonatines_logo-copie-1.jpgLes dernières sorties chez « Sonatines » ont décidément révélé ou confirmé des vrais talents.

Tag(s) : #critiques

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