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Megan_Abbott.jpgTout petit bout de bonne femme, Megan Abbott était présente il y a peu  au festival "quai des polars" de Lyon. Elle y a conquis tout le monde, les organisateurs, les auteurs, ceux qui connaissaient ses livres, ceux qui la découvraient.

Un condensé de talent et de gentillesse, une frimousse craquante à contre emploi ! Deux romans déjà traduits en France, et on attend la suite, avec un peu plus que de l'intérêt. Curiosité et impatience...

 

 

« Absente »

Livre de poche 2011, sonatine 2009

Traduite par Benjamin Legrand

 

J’ai beau surveiller attentivement les sorties chez « Sonatine », celle-là m’avait échappée. C’est pour cela que je découvre avec ravissement « Absente » de Megan Abbott grâce à sa sortie en livre de poche.

Hollywood, début des années 50. Vie de stars, de starlettes. Strass et paillettes, mais aussi avorteurs et bouis-bouis sordides.

Pour une fois, le héros n’est ni flic, ni même détective. Pas davantage journaliste, ou plutôt, plus journaliste. En effet, après quelques années de piges à tirer le diable par la queue, Gil Hopkins est devenu attaché de presse pour un gros studio de cinéma.

Sa fascination pour les femmes aux jambes interminables, tout à la fois attachantes et désespérantes, en fait un homme grandement vulnérable quand bien même lui se pense en acier inoxydable.

Iolène, exotique danseuse de revue, troublante femme de couleur, vient titiller la mémoire de Gil. Se souvient-il de la disparition de Jean Spangler, brune affolante ? Ce soir-là, Jean, Iolène et Gil ont arrosé la nuit au bourbon. Puis Jean est partie, en compagnie de deux comédiens, de ceux que le boulot de Gil consiste à pouponner.

absente.jpgTu veux un peu d’héroïne ? Une fille ? Un taxi ? Il faut arroser un journaliste, ou le manipuler, qu’il oublie une frasque, un cliché compromettant ? Gil est l’homme de la situation. Il est là, payé pour ça.

La disparition de la trop jolie Jean Spangler aurait pu compromettre un duo masculin incarnant à lui seul l’esprit patriotique d’une Amérique victorieuse. Alors Gil efface les traces.

S’il était aussi cynique qu’il le pense, ce ne serait pas un problème, mais Gil a le cœur beaucoup trop tendre et l’âme trop chatouilleuse.

S’imbibant avec conscience de whisky, craquant pour les filles du Middlewest venue chercher la gloire, s’arrachant le cœur à ne plus vouloir aimer sa femme, Gil va mettre en marche sa cervelle et ses réseaux…

Megan Abbott a créé là un personnage mélancolique, infiniment touchant dans sa fragilité qu’il nie. Gil avance en effet, dans une errance affective, navigant de sourires en cœurs brisés, sans aucune illusion sur ces femmes qui le fascinent, prêtes à tout pour une miette de gloire.

Son style rutile de réalisme transcendé et pourtant, Megan Abbott affronte tous les décalages : héros masculin quand elle a tout elle, de la fragile poupée, et décalage temporel, remontant à la jeunesse de nos (grands-) mères quand elles abandonnaient l’idée du corset. Le ton sonne étonnamment juste, quand Gil appelle « Poupée » une blonde sculpturale au chemiser ajusté…

Les romans de Megan Abbott sont progressivement traduits en France, et c’est bonheur de découvrir son talent !

 

Simultanément à cette sortie en poche, sortait aux Éditions du Masque 2011 :

« Adieu Gloria » .

 

« Poupée », « ma fille », « jolie », « ma poule »… On ne saura jamais, de tout le roman, vraiment jamais le nom de l’héroïne. Cela ne l’empêche pas de nous prendre à partie, au travers du récit de son destin. Car cette trajectoire brillante, comme un éclat de verre, comme le reflet d’une lame, se teintera du tragique sanglant de la fatalité.

Employée aux écritures dans un dancing miteux, avec pour seule distraction des cours du soir de compta, consacrant ses loisirs aux taches ménagères pour son père, ses cardigans boutonnés jusqu’au cou l’étouffent.

Gloria Denton. Elle, elle a un nom. Des jambes interminables, une élégance parfaite, et une réputation sulfureuse. Un âge aussi, car si la silhouette est irréprochable, la vieillesse marque les mains, et le visage. Gloria vient chercher l’argent de la « protection », porte des enveloppes, des paquets, des ordres. Gloria, rouage d’une machine criminelle sans pitié, à peine évoquée par le roman mais qu’on peut presque certainement nommer en italien, ne roule cependant que pour elle.

La femme recrute la jeune fille. Adieu les tenues sages et les mocassins à bouts ronds. Notre héroïne raconte son apprentissage. Robe fendue, étole bordée de vison, talons aiguilles. Pour tous, elle devient « la pouliche de Gloria ». Dans la pochette couverte de strass, des choses que la police ne doit pas trouver. Dans celle de Gloria, à côté du adieu-gloria.jpgpoudrier, il y a un coupe-papier. Effilé. Tranchant. Beau et dangereux, comme Gloria… qui confirmera son aura de fauve. Le coupe-papier va servir, obligeant l’apprentie à surpasser son professeur dans le cynisme et la cruauté.

 

Megan Abbott ne nous donne ni le nom de son personnage central, ni le lieu précis de ses aventures, ni même leur époque. Il faut accepter ce jeu, comme une mise au point centrée sur les visages et les émotions, arrière-plan flou. Quelques indices quand même, une atmosphère, un ton qui renvoient vers des références.

Dans ce roman, Megan Abbott joue encore une fois avec les codes du langage que le traducteur, Nicolas Richard, fait sonner dans des dialogues à la Audiard. Le lecteur est plongé dans une atmosphère en noir et blanc, un film hollywoodien où les femmes sont fatales, les flics mal rasés, les mauvais garçons parfumés.

Mais les clichés sont mis en miettes par l’angoisse de l’héroïne qui sait qu’elle joue sa peau, qui la défend chèrement, payant au prix fort son passage à l’âge adulte.

La texture narrative est sans doute moins riche que celle d’ « Absente » . Ce roman-là bruissait comme une soie épaisse. Mais Megan Abbott fait dans « Adieu Gloria » des gammes dans le registre très noir des années cinquante-soixante, que ne renieraient pas ses grands prédécesseurs.

 

19.5 €  256 p

Titre original « Queenpin » qu’on pourrait traduire par « des guiboles de reine ».

Jeanne Desaubry®, 29 avril 2011

 

 

 

Tag(s) : #critiques

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