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satori.jpgSatori

Don Winslow, traduit par Richard Cunningham

JC Lattès, 2011

 

Autant l’avouer tout de suite, sans ambigüité : je n’ai pas lu  Shibumi  , le roman de Trevanian, cet auteur mystérieux, sur lequel se fonde  Satori  , ce roman de Winslow. Si cela ne m’empêche pas d’apprécier Satori, cela me prive de la pertinence de la comparaison.

Satori, donc, précède Shibumi dans l’histoire du personnage. On le rencontre ici, jeune, cependant déjà marqué par une existence très romanesque, riche et originale. Fils d’une russe blanche ruinée, réfugiée en Asie, protégé par un maître qu’il avoue avoir dû tuer de ses propres mains par amour et respect, Nicholas Hel est un être hybride, étrange, doté des gouts d’un asiatique et d’un occidental à la fois. Des péripéties antérieures, à peine esquissées, l’ont conduit en prison, où il a subi la torture, se forgeant là une personnalité d’acier. La CIA, consciente de son potentiel unique, lui offre la possibilité de racheter sa liberté en allant assassiner un membre éminent des services secrets soviétiques en poste au cœur de la Chine.

Le premier, Shibumi, a été écrit il y a environ trente ans. Le second, Satori, cueille le personnage principal de Shibumi, avant les aventures qu’il y a connues. Don Winslow raconte en addendum comment il s’est efforcé d’écrire  « dans les marges » du premier roman, sans tenter d’imiter, mais sans trahir non plus, tentant d’imaginer la jeunesse d’un personnage qu’on rencontrait plus âgé chez Trevanian. En quelque sorte, il ose se lancer dans l’écriture de la genèse d’un personnage, né des années plus tôt dans la tête d’un autre écrivain. C’est un exercice assez stupéfiant. Car cette histoire, absente du roman, c’est avant tout celle que se fait tout auteur plongé dans la création d’un personnage. Ses cohérences intimes, ses goûts, ses préférences, sa vision du monde, existent même quand elles ne sont pas exposées, après de lentes maturations dans l’esprit de son créateur.

Shibumi comme Satori sont des mots japonais, qui signifient pour le premier l’élégance sans ostentation, en quelque sorte le bon gout absolu, en toutes choses, morales comme matérielles. Quant à Satori, c’est plutôt l’illumination, l’éveil à la spiritualité. On imagine bien ce qui a présidé dans l’esprit de Winslow. Faire naître, « éveiller » un personnage dont le gout subtil aura déjà acquis sa maturité dans le roman qui existait déjà. Entreprise fildefériste…

Roman d’espionnage, roman d’aventures, roman d’amour aussi. Satori cumule les domaines, sous une plume que Winslow a discipliné, non pas pour tenter d’imiter Trevanian, dit-il, mais dans une tentative pour restaurer l’esprit qui régnait dans  Shibumi.

Si je ne puis faire la comparaison, je peux témoigner du plaisir à suivre les péripéties d’un jeune homme bourré de ressources, dont l’esprit construit ses mouvements au cœur de l’intrigue comme ceux de pièces sur un jeu de go.

C’est chapeau bas que je clos cette chronique. Winslow, c’est pour moi l’homme de  Savages , mon roman préféré parmi ceux qu’il a écrits. Il faut un talent magistral pour se couler de façon aussi radicale dans un style différent au service d’un autre auteur dont il a su entonner le chant sans imiter la voix…

Autant dire qu’il s’agit là d’une vraie prouesse littéraire à saluer, se doublant de la réussite d’un roman très plaisant, un poil rétro, teinté d’une vraie originalité. On sent, chez Winslow, la jubilation à saluer de son propre talent celui qu’il révère chez Trevanian. Talent qu’on a pu mesurer, il y a peu, au travers de la découverte d’un inédit en France  Incident à Twenty Mile  .

Tag(s) : #critiques

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