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benothallucineHafed Benotman est un ami, cher au cœur des fondateurs de sKa que nous sommes, Max Obione et moi. Le mois prochain, Hafed rejoint d’ailleurs notre groupe d’auteurs. Une nouvelle : « Erika » est programmée.
Alors que se déroule la conférence de consensus sur la prévention de la récidive, Mediapart a souhaité donner la parole à Hafed Benotman. Je reproduis ci-dessous de larges extraits de cette interview sur Mediapart

 

Récidive: «Je ne vois pas ce qui m'aurait fait arrêter les hold-up»
13 février 2013 | Par Michaël Hajdenberg

[…]Aujourd'hui, Hafed Benotman, 52 ans, témoigne. Il a été condamné trois fois à des peines de prison. Il a passé dix-huit ans derrière les barreaux. Devenu écrivain et scénariste, il a également cofondé le journal L'Envolée, qui donne la parole à des détenus.
« Le mot récidive n’existe pas pour moi. C’est un terme juridique, un terme politique. Ce qui existe, c’est la continuité. Tu passes à l’acte parce que tu penses que cela va résoudre un problème que tu as : financier, affectif, peu importe. Tu te retrouves en taule. Mais quand tu sors de prison, tu retrouves le même problème que tu avais avant, sauf qu’il s’est renforcé. La prison n’a été qu’une parenthèse.
Il y aurait récidive si la prison réglait ton problème et que tu recommençais. Là, tu serais un petit ingrat. Mais en prison, on ne règle jamais ton problème.
J’y suis tombé pour la première fois à 16 ans. J’ai pourtant un parcours atypique. Je suis de culture bourgeoise : j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans le 6e arrondissement de Paris, entre Montparnasse et St-Germain. J’ai eu toutes les cartes en mains pour réussir. J’ai d’ailleurs une sœur qui est devenue avocate, un frère metteur en scène…
Mais j’étais gosse d’ouvrier et immigré. Il y avait un seul salaire à la maison. Mon père a touché un loto social, un HLM dans Paris. On s’est retrouvés entourés de fonctionnaires, de cadres. Complètement isolés de la communauté maghrébine : je ne parle pas arabe. Je suis athée.
Il a fallu se serrer la ceinture. Le quartier devenait de plus en plus riche. Il fallait se soumettre à sa condition de pauvre, se lancer dans les études. Comme mes frères et sœurs.
Moi j’en avais marre de ne pas avoir l’argent pour aller au cinéma ou à la patinoire avec les copains, de ne pas pouvoir payer un coup à une nana. J’ai volé. Des disques, des parfums, que je revendais aux copains, pour aller à la patinoire. Ça a commencé comme ça.
À l’époque, il y avait de la prostitution masculine près du Drugstore Saint-Germain. Avec des copains, on s’est mis à faire le tapin. Quand un des nôtres montait dans une berline, on arrêtait la voiture et on demandait au type ce qu’il faisait avec notre petit frère. Pour s’échapper, le type donnait tout ce qu’il avait sur lui.
On s’est fait prendre. J’ai fait un mois en préventive, à Fleury, avant d’être condamné à un an avec sursis. La prison ne m’a pas surpris. Elle ne m’a pas effrayé. Je me sentais déjà enfermé dans mon quartier bourgeois.
Les mineurs étaient seuls en cellule à l’époque. Dans ma petite tête de gamin, je me disais : putain j’ai ma piaule. Je pouvais y faire ce que je voulais : fumer des cigarettes, me branler.
Et en plus, j’étais considéré par le monde des adultes. Un flic adulte te prend au sérieux, un juge adulte te prend au sérieux. Je me disais : tiens ils ont attendu que je sois là pour s’intéresser à moi. Cela n’avait pas été le cas des profs ou du monde extérieur.
Le juge d’instruction a fait une connerie de me mettre en préventive. Si j’étais resté dehors, je ne serais peut-être pas monté au hold-up. En 15 jours, tu n’as pas le temps de trouver ça effrayant. Tu vis ça comme un film.
Qu’aurait-il fallu faire ? Peut-être me faire croire que la prison était plus dure. La psychothérapie, ça ne sert à rien. Les éducateurs, idem. Ils étaient noyés sous les dossiers. J’étais un jeune parmi tant d’autres dont ils devaient s’occuper.
Non, la seule chose qui aurait pu me sortir de ça, c’est la soumission. Mais je n’en voulais pas. J’avais une révolte archaïque, irréfléchie, brute, têtue. Dire non. Refuser de baisser la tête, refuser de gratter, de devenir Rachida Dati. Ça ne m’a jamais quitté.
Je me suis fait voleur très tôt. Le vol c’est mon métier, un mode de vie, un état d’esprit. À 52 ans, je me sens toujours voleur. Je n’ai jamais été un voyou, ce commerçant qui vend de la drogue, des femmes, des amis. Moi je ne m’enrichis pas, je ne capitalise pas.
À 18 ans, je suis tombé pour trois hold-up : deux bijouteries et un restaurant. […]Avec la confusion des peines, j’ai pris 7 ans. Mais ils ont fait la connerie de m’envoyer à Clairvaux, la centrale la plus dure de France, alors que je n’avais rien à y foutre.
À Clairvaux, je suis éloigné de ma famille. Sans parloir. Et je me retrouve entouré de gens issus du banditisme. En maison d’arrêt, ça rentre, ça sort. Alors que là, tu vis cinq, six ans avec les mêmes personnes. Des liens se tissent. J’appelle ça le phénomène de fraternité.
Tu sors avec des commissions à faire. Parfois un simple bonjour à une famille, parfois tu glisses que ce serait bien qu’untel se rétracte, ou de faire gaffe à machin, qui a balancé dans telle affaire. Tu sors de Clairvaux, alors on t’écoute. Clairvaux, c’est un diplôme ! T’es entré dans la confrérie des braqueurs.
[…]La prison, ça n’est pas l’école du crime. Ça, c’est un mythe. Jamais un mec ne va expliquer à un jeune comment on braque une banque. Il ne va pas mettre de la concurrence sur le marché.
En revanche, il y a des amitiés, qui se créent. Un mec qui fait des hold-up discute avec des mecs qui ont fait des hold-up. Et à la sortie, ils peuvent faire des coups ensemble.
Si je m'étais fait voleur, ce n’était pas pour travailler en prison.
L’autre mythe de la prison, c’est la violence. Il y en a, mais c’est rare. Les gens s’évitent. La vraie violence en prison, c’est la soumission. Les gens baissent la tête, calculent leur peine, marchandent leur liberté.
Moi en 7 ans, je n’ai jamais travaillé. J’ai refusé. Ma peine, je l’ai faite entièrement. Si je m'étais fait voleur, ce n’était pas pour travailler en prison. Mieux valait bosser dehors. Et quand tu travailles, ils te prennent du fric pour les parties civiles, donc t’es payé 250 euros par mois. De l’esclavage.
[…]Mais les études non plus, je n’en voulais pas. Le directeur, ça l’énervait que je reste oisif. Parce que si personne ne travaillait dans les prisons de France, si les détenus ne passaient même plus la serpillière, ça foutrait un bordel extraordinaire !
Bon, ils m’ont quand même baisé la gueule par les activités culturelles. Je me suis inscrit à l’atelier théâtre de la prison, parce que c’était une jolie nana qui arrivait en mini-jupe et que ça me faisait du bien de la voir. Je dis qu’ils m’ont baisé parce que sur les 300 prisonniers, on était 20 à avoir les activités culturelles, et on servait de vitrine.
Hafed, dans les toilettes de son restaurant. En photos, des amis qui ont posé comme des détenus.
Je suis sorti mais six ans après, en 1990, je suis retombé. Braquage toujours. Après les hold-up, beaucoup se recyclent dans le trafic de drogue. Moi je n’ai pas l’esprit commerçant. Vendre gramme par gramme, c’est trop de travail. J’ai voulu braquer un particulier mais je me suis attardé, la chose à ne pas faire. J’ai pris 8 ans.
[…]Et puis l’écriture m’a toujours accompagné. J’ai toujours eu une partie du cerveau absorbée par autre chose que le crime.
Mais je ne vois pas trop ce qui m’aurait fait arrêter, à part gagner au loto. Bien sûr, il y en a qui ne sont jamais retombés, mais ils traînent des séquelles. Le seul taulard qui a réussi sa réinsertion, c’est Bernard Tapie. Lui, il l’a touché le loto.
Sinon, le système ne permet pas de bifurquer, de changer. La sortie, c’est très compliqué. Comment tu fais avant de toucher ton premier chèque ? Et puis il faudrait faire toutes les démarches administratives à l’intérieur : avoir RSA, CMU, APL. Ma chance, quand je suis sorti, était d’avoir créé du lien social. On venait me chercher. Si j’étais passé par les institutions, je serais mort.
Mais plus que le travail, la première réinsertion devrait être affective. Un type qui s’est masturbé pendant 15 ans en prison, il ressort sexuellement détraqué. La prison crée des criminels sexuels. Les UVF (unités de visite familiale, les parloirs sexuels), c’est une hypocrisie. Il n’y en a pas en maison d’arrêt où tu passes tes deux premières années. Or c’est le moment où les couples se séparent. Résultat : quand t’arrives en centre de détention, il y a des UVF, mais t’as plus de bonne femme.
Au cours de mes 9 années à Val-de-Reuil, ma santé s’est dégradée. J’ai fait deux infarctus. Je me suis dit que je pouvais prendre ma retraite. À ma sortie en 2000, j’ai été publié dans une grande maison d’édition, Rivage/Noir. Mais rien n’y fait. Quelques années plus tard, en 2004, je suis retombé.
erika.jpg[…]Je ne sais pas faire de la plomberie, je ne vis pas de l’écriture. J’ai donc fait ce que je savais faire : 22 000 euros en deux minutes, à la Barclays, à Neuilly. J’ai été repris six mois plus tard. Aux assises, le jury a été compréhensif. Le côté écrivain. Le folklore de Saint-Germain. Ils ne m’ont collé que trois ans.
Je suis sorti en 2007. Avec ma compagne, des amis nous ont prêté un local. On tient un resto dans le 15e. Je touche aussi des droits d’auteur. Je suis toujours sans papiers. J’ai toujours les mêmes problèmes. Ça s’appelle la continuité.
Maintenant, je fais du cinoche. J’écris des scénarios. J’ai été sélectionné à Cannes en 2011 pour mon scénario de Sur les planches. Abdellatif Kechiche a acheté un de mes romans.
Je n’ai plus besoin de récidiver. Même pour un gros coup, ça n’en vaudrait plus la peine. La prison,  je n’ai plus rien à y apprendre. J’y ai fait plein de rencontres, j’y ai pensé un journal militant, L’Envolée.
Mais je ne suis pas à l’abri de retomber. Si un ami s’évade et qu’il tape à ma porte, je ne vais pas lui dire : excuse-moi je suis réinséré, tu vas dormir ailleurs. Ça s’appelle recel de malfaiteur. On peut prendre 5 ans pour ça.



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