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« Monsieur le Commandant »

Romain Slocombe

Nil Editions 2011

 

m-le-commandant.jpgQui est vraiment Paul-Jean Husson ? Académicien, ancien combattant blessé de guerre, homme de réseaux… Pour lui, les belles lettres sont un champ de bataille. Ce manchot qui écrit à la plume se grise de style et des beautés de la nature. Mais les années quarante ne laissent pas le choix : il faut choisir son camp, et pour ce catholique fervent, traditionnaliste, l’antisémitisme est quasi constitutif. Ami de Bataille, admirateur de Céline, P-J Husson n’a aucun scrupule à signer des éditoriaux incendiaires, appelant à se débarrasser de la peste qui menace la race pure, celle des vrais français. On l’a compris, il faut éradiquer du territoire : le juif, le youpin, le youde, le youtre, appellations dont il use ad nauseam. Mais Husson est-il un salaud ? ou un homme égaré ?

 

Avant tout, Husson est un homme…

 

Ilse, la blonde allemande, est devenue sa belle-fille en quittant en 1932 son métier de comédienne, sa famille et son pays,  pour épouser Olivier, Husson junior. Mais la jeune femme trouble plus qu’il ne le faudrait son sexagénaire de beau-père. Il va développer pour elle une passion que rien n’arrête. Une passion d’autant plus brulante qu’elle est tardive.

 

Or Husson découvre qu’Ilse est juive. Ce dégoût intense qu’il a développé pour la « race sémite » va s’évaporer devant la parfaite beauté, l’intense fragilité, de la jeune femme. Jusqu’où ira le héros de ce roman profondément dérangeant ?

 

« Monsieur le Commandant »  emprunte la forme épistolaire. Longue lettre adressée à un commandant allemand, ses lignes forcent à affronter les convictions fascistes de son rédacteur, sa haine des juifs, des étrangers, des socialistes et autres rouges… Car l’académicien n’est pas seulement réactionnaire : il est fier de ses idées. En cela, le livre peut heurter, le déluge d’injures peut incommoder au point que la lecture en devient inconfortable, voire douloureuse. Les interrogations bousculent : est-ce le personnage, est-ce l’écrivain, ce torrent furieux génocidaire, faut-il le supporter ?

 

 Oui, il faut le supporter, car Romain Slocombe réussit là un exercice de virtuosité littéraire très particulier. Il construit un texte pétri de douleurs, de violences et de haines, de passions, jusqu’à un paroxysme d’aveuglement. Le récit que fait le héros de ses tourments intimes offre au lecteur d’aujourd’hui une plongée dans les contradictions de l’esprit du temps, la confusion terrible de la société française des années quarante, où beaucoup, pascommandant-slocombe.jpg tous, on s’en félicite aujourd’hui, ont perdu leurs repères et s’en cherchent d’autres.

 

Slocombe, écrivain, se coule avec finesse dans l’écriture classique du personnage d’écrivain, si misérable qu’on n’arrive finalement plus à le détester. Haïr les idées, prendre l’homme en pitié. Un abime de contradictions, en abyme.

 

Dérangeant, touchant, violent, attirant et repoussant en même temps… C’est une vraie réussite qui mérite bien sa nomination sur les listes des « goncourables » 2011.

 

 18 € 254 pages

Tag(s) : #critiques

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