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shibumi.jpgShibumi
Trevanian, traduit par Anne Damour (nouvelle traduction)
Editions Gallmeister réédition 2008, texte original 1979

Années 70. Nikolaï Alexandrevitch Hel habite un magnifique château au cœur du pays Basque. Sa concubine, la ravissante Hana, est une métis aux origines improbables : père mulâtre, mère asiatique. Hel, est le plus heureux des hommes. Il jouit d’une douce retraite qu’il occupe en soignant son jardin japonais dont il harmonise les pierres chantantes dans le ruisseau ou en visitant des gouffres en compagnie de son ami Le Cagot, poète basque fou.

Mais ce type de retraite n’est guère durable quand on a exercé la profession de tueur. Les cibles de Hel ont été essentiellement des terroristes, des tyrans et autres satrapes surprotégés. Pour les atteindre, Nikola Hel a maintes fois usé de ses talents dans la pratique du hoda korusu, tuant ses cibles à main presque nue, détournant les objets de la vie courante. Comment faire d’un crayon papier un stylet tranchant, d’une revue roulée serrée, une matraque, ou d’un badge plastique, un mini poignard.

Mais ce n’est pas là la principale qualité humaine de Nikola Hel : cet homme recherche le shibumi. L’art et la longue patience pour faire entrer l’absolue élégance dénuée de toute ostentation dans son existence et en faire sa loi principale.
Il y parviendrait presque si la Mother Company, sorte de gouvernement mondial secret défendant essentiellement les intérêts des pays producteurs de pétrole, ne décidait de mettre fin aux activités d’un groupe d’Israéliens déterminés à abattre les survivants du commando palestinien Septembre Noir. Au passage, la nièce d’un vieil ami de Nikola Hel, récemment décédé, va faire partie des victimes, sortant pour de bon notre héros de sa retraite.

On a là le début d’un roman d’espionnage à l’argument classique. Ce qui va totalement l’en différencier, c’est le talent unique de Trevanian dans la création de ses personnages.
On est à des années lumières de James Bond, et pourtant, Trevanian semble jouer avec les codes de ce personnage d’espion héroïque, tueur de sang froid, polyglotte, amoureux de la beauté féminine. Comme faire valoir, l’écrivain lui adjoint des adversaires méchants, sans scrupules, équipés de façon visionnaire d’un super ordinateur capable de fournir « la marque de dentifrice » de quiconque l’intéresse. Visionnaire, ce « fat boy » machine capable de tout savoir sur n’importe qui…
On est dans la caricature, et pourtant, on est proche de l’épopée. On est dans le discours d’intention politique générale (la bêtise de l’Amérique consumériste, la rapacité des pays de l’OPEP) et pourtant on baigne dans une atmosphère de poésie subtile.
Trevanian prend clairement parti pour son personnage, il en fait le super héros qui triomphe de tout, mais il ne lui épargne pas les coups, les pertes, sans toutefois l’exonérer de défauts personnels.
Chantre d’une culture nippone sublimée, il n’hésite pas à rappeler des exemples de sauvagerie dont furent responsables les Japonais en Chine. Enfin, nichée dans les dialogues, on trouve des lambeaux de philosophie désespérée : la culture n’est en rien un rempart contre les atrocités de la guerre.

Voilà donc un précis de philosophie pimenté de sports martiaux, un roman d’action érudit, bâti sur un plan construit en appui sur un traité de « go ».

J’ai chroniqué il y a quelques temps Satori de Don Winslow. Ecrit en hommage à Shibumi, ce roman reprend le même personnage, et raconte en détail une des aventures de jeunesse du personnage qu’on découvre ici dans sa maturité. Aujourd’hui que je connais le « modèle » de Winslow, je mesure l’écart qui demeure entre le maître et son imitateur, malgré le talent du second.

Tag(s) : #critiques

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