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Le couperet

Donald Westlake , 1998

Dans son édition rivages / noir de 2005, 333 pages, Traduction de Mona de Pracontal

Note de lecture parue dans la revue 813, n° 108

 

Burke Devore, héros du « Couperet » commence sa narration par « En fait, je n’ai encore tué personne. » 

C’est ainsi que l’on fait sa connaissance : mari attcouperetentionné, père affectueux. Ce brave type cherche dans les livres le mode d’emploi d’une arme, car tuer est son projet, son idée fixe. La solution des tous ses problèmes se trouve dans le maniement de ce vieux Lüger ramené d’Europe par son père en 45 .

Ses problèmes… Au bout de deux ans de chômage, son couple bat de l’aile, sa fille se contente d’une université publique, son fils est réduit à piquer des logiciels et sa femme multiplie les petits boulots.

Or, Devore est un père et un mari à l’ancienne. Il veut absolument protéger sa famille. Son chômage le ruine financièrement, mais surtout humainement, le réduisant, à ses propres yeux, à une image insuffisante et insupportable.

Fusions, restructurations… Deux ans de recherche d’emploi pendant lesquels il a tout essayé. Mais il est toujours un peu moins jeune, de plus pas doué pour se vendre, quand bien même il serait le plus qualifié sur le créneau très pointu qui est le sien. Papier industriel polymère…

Un jour, Devore se dermande :  « Qu’ont-ils de plus que moi, ces gars à qui l’on confie des postes où je serais parfait ? ». Par curiosité, il fait passer une fausse petite annonce, reçoit les CV dans une boîte restante. Et l’accablement est terrible. Il y en a au moins cinq ou six qui, tous, ont le petit quelque chose en plus qui fait la différence. Jeunesse, ou diplôme… Tous dans son cas, licenciés pour offrir plus de profit à de lointains actionnaires. Jetés après usage, broyés par le système. Ils ont le même ennemi. Ils devraient s’entraider. Mais Devore sait que ce combat serait sans espoir. Alors il lui reste à sauver sa peau, car rien d’autre n’est possible. Il va appliquer à son tour les lois de la concurrence, éliminer les rivaux, dans le plus pur style libéral, mais un peu plus radicalement…

Burke Devore décide d’inverser la proposition. Il ne va pas attendre que le poste qu’il convoite soit disponible et tenter de se faire embaucher. Ayant choisi le boulot, il va d’abord faire place nette de tous ceux qui pourraient l’obtenir avant de le « libérer » en supprimant, en dernier,  celui qu’il veut remplacer. Une allégorie de licenciement sauvage, version définitive…

Tout le temps qu’il guette ses proies, Devore médite. Sur le monde qui change en permanence, un changement dévalorisant le précédent, sur la fierté qu’il éprouve à avoir acquis une nouvelle compétence, le meurtre, sur les valeurs d’une société qui a abandonné le travail, même la propriété, pour le profit immédiat.

Avec une habileté diabolique, Westlake conduit le lecteur à adhérer au discours de Devore, à admettre sa logique effrayante, distillant par petite goutte son humanité, ne nous épargnant ni ses remords, ni ses hésitations, avec une écriture parfois elliptique qui nous force à attendre la suite avec passion et frayeur. Devore interpelle le lecteur qui ne peut que lui donner raison…

On accompagne le personnage jusqu’au bout, jusqu’au dénouement immoral. Et tout le temps, on ne peut que cautionner, à tout le moins comprendre, la révolte qui gouverne cet homme, qui se dit à un moment « Hold-up ? Mais je ne suis pas un voleur, moi… »

Ce roman a fait l’objet d’une adaptation cinématographique très intéressante de Costa Gavras en 2005, couperet filmavec José Garcia dans le rôle de Burke Devore. C’était une transposition de l’intrigue sur le territoire français, mais on peut bien l’imaginer dans n’importe quel pays industriel.

Westlake est rarement plus critique avec le système, plus radicalement violent, sans qu’il y paraisse jamais, avec une terrible habileté. Un talent incomparable.

C'était en 1998. Douze ans plus tard, le tissu social craque aux entournures, aussi bien en France qu'aux Etats-Unis, subprimes aidant. Un vrai Devore a t-il agi quelque part ? Comment savoir...

donald_westlake_200.jpgMonsieur Westlake ne le saura pas. Il nous a quittés, nous laissant orphelins de son talent.

Photo issu des archives de rfi. Lire sa notice bio ici.

Sur mon site : http://jeanne.desaubry.free.fr une note portant sur d'autres romans, de la série "Dortmunder" par exemple.

 

Tag(s) : #critiques

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