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verite-Frankie2.jpgLa vérité sur Frankie
Tina Uebel, traduite par Stéphanie Lux
Éditions Ombres Noires, 2012

Christoph, qui s’appellera, au fil de dix longues années : Jonas, Alex, Mikaël, Falk, Martin. Christoph perd son nom, son âme, sa vie dans ses multiples identités.
Emma, elle, sera Penelope, y perdra un enfant, un autre, qui lui seront arrachés par celui-là même qui les a engendrés.
Judith, deviendra Lena,  avant de n’être plus rien du tout, carbonisée, nettoyée par le feu d’une passion fanatique, absolue, indélébile, pour Frankie, les mots de Frankie.
Frankie lui, n’a qu’un nom, Frankie n’a qu’un visage. Mais de la bouche de Frankie coule sans cesse un torrent de mensonges dont la force repose sur l’idée que c’est « nous contre les autres ». En ces lendemains de 11 septembre, comment refuser que les agents existent, que des espions travaillent dans l’ombre, que des cellules dormantes attendent qu’on vienne les réveiller ? Et pourquoi Frankie ne serait-il pas l’un de ces hommes du secret ?

On a envie de secouer Christoph et Judith, de coller des claques à Emma. De leur crier à tous : ouvrez les yeux, soyez raisonnables, comment pouvez vous croire Frankie ? Et surtout, on a très envie de mettre Frankie à l’ombre, et de jeter la clef, loin, loin, tant son cynisme, son égoïsme, sa malhonnêteté sont repoussants.

Oui, mais si Frankie avait raison ? Est-ce que pour sauver son pays on ne peut pas passer des jours enfermés dans un grenier, sans manger, sans faire le moindre bruit, à attendre la délivrance ? Est-ce qu’on ne doit pas supporter le  froid d’une maison sans chauffage ? Le rationnement absolu de la nourriture ? Toutes les privations ? L’isolement total ? Et demander, pour la cause, encore et encore, de l’argent  à sa famille ?

Il faudra dix ans, dix ans ! pour mettre à bas ce système d’esclavage consenti. Et encore, faut-il un travail de fond pour certains, pas achevé au moment où du livre. L’emprise de Frankie, basée sur l’extrême solitude, l’enfermement et la terreur qu’il fait régner sur les autres, ces trois là, d’autres, ailleurs, encore ? est telle, qu’elle ne peut véritablement cesser. Christoph attendra toujours Frankie, l’homme aux innombrables manteaux d’ombre. Emma l’espèrera encore et encore, conforme à ses promesses. Et Judith ne cessera jamais de se justifier.

Hormis quelques longueurs, la force de ce roman repose sur un parti pris stylistique qui lui confère un ton très particulier. De Frankie, on ne saura rien : s’il est petit ou bègue, s’il est costaud, ou intelligent... rien d’autre que ce qu’en disent les autres. Chacun d’entre eux s’exprime à son tour par séquences courtes comme un montage de reportage. Et d’ailleurs, reportage ou interrogatoires filmés ?  Ainsi se construit la vérité sur Frankie et ses dires, sa relation avec les autres membres du groupe, et les innombrables déplacements, changements d’identités, attentes sans fin de contacts qui ne viennent jamais aux rendez-vous.  Christoph est souvent le plus prolixe.  Christoph, chez qui on comprend que le doute est resté vivant tout du long, mais qui ne voulait pas écouter son murmure. Car qu’importe. Qui d’autre que Frankie a jamais su donner un sens à la vie de Christoph ? Le vide de son existence l’aurait tué rien qu’à le regarder.

« La vérité sur Frankie » est un livre profondément dérangeant qui montre que tout est possible. Il suffit de se souvenir du pasteur Jones, de Waco... de penser à Moon

Symbolique, peut-être de la culpabilité des générations qui ont succédé, en Allemagne, au peuple  qui a suivi un dictateur jusqu’au bout de la nuit, cette lente érosion du libre arbitre, cette remise dans les mains d’un tiers de toute sa vie fait froid dans le dos. Mais sans doute aussi séquelle des années de guerre de froide, d’une période où l’ont vivait dans l’ombre du rideau de fer ?

Tina Uebel a su cueillir la détresse de ses personnages avec une diversité de ton tellement réussie qu’elle en a fait des êtres attachants, pitoyables et désespérants.

 

Tag(s) : #critiques

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