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La Trilogie Berlinoise
L’été de Cristal – La Pâle Figure – Un Requiem Allemand –
Philippe Kerr
traduit (de l’anglais) par Gilles Berton
Livre de Poche 2010

Il existe plusieurs éditions de ces trois romans, dont celle-ci, poche, un gros pépère de bouquin de plus de mille pages regroupant les trois romans en question.
Je ne suis pas toujours tendre avec les éditeurs (mes collègues, mes amis ?) mais le rapprochement de ces trois romans, s’il s’imposait logiquement du fait des dates précisées par l’auteur, est idéal.
Bernhard Gunther, Bernie pour les dames, est détective privé. Dans l’Allemagne des jeux olympiques de 36, c’est une rareté. Il a été enquêteur dans la police berlinoise, mais le climat politique délétère, le début des épurations (entendez par là que sont virés les fonctionnaires aux origines douteuses, communistes, juifs et autres indésirables) l’ont assez dégouté pour qu’il préfère s’installer à son compte. Dans ce premier opus, Bernie, en parfait hard-boiled, vrai Philip Marlowe teuton, tombe les filles, fume ses cigarettes, pousse son automobile à fond dans les avenues démesurées de sa capitale. Ici, un riche industriel veut connaitre les raisons de l’incendie mortel qui a emporté dans la mort sa fille chérie et son gendre(beaucoup moins chéri). L’enquête va nous entraîner dans les dessous crapoteux de la corruption que les nazis ont instaurée en se saisissant des leviers du pouvoir. Le malaise règne dans une société malade de sa lâcheté.
1938. Quelques temps après avoir résolu l’affaire précédente, Bernie est amené à s’intéresser de près à certains médecins utilisant l’héroïne comme instrument de dépendance de crédules haut gradés de l’armée allemande. La crise des Sudètes gronde, la société est au bord de basculer dans la guerre, l’inquiétude a laissé place à la terreur de la déportation en KZ, comprenez en camp de concentration, qui avant de devenir les outils de la solution finale, sont ceux d’une tyrannie politique absolue. Les homosexuels ont tout à craindre. Les cinglés, les crapules et les mages abrutis dominent un pays malade de son führer et de la faiblesse des tièdes. Même Bernie est parfois obligé de se mordre la langue…
1947. La guerre est passée. Berlin est dorénavant coupé en quatre. Ou plutôt, ses ruines sont coupées en quartier confiés aux puissantes occupantes. On meurt de faim, les cadavres pourrissent sous les décombres que des escouades de femmes essaient de déblayer à mains nues. Les rares allemands revenus de la guerre sont pour la plupart, comme Bernie, passés par les camps de prisonniers et sont revenus brisés ou au moins blessés, maigres et épuisés. Les Russes violent, tuent, pillent. Les Américains espionnent à tout va.
Que sont devenus les dignitaires nazis ? Ils sont tous morts, pardi. Ou pas. Certains ont fui ou ont changé de nom… Bernie va à Vienne, tenter de sauver un ancien collègue accusé d’avoir tué un américain. Il retrouve le bonheur d’avoir un toit entier dans une maison intacte, de manger à tous ses repas mais, si Vienne a moins souffert que Berlin des bombardements, sous la surface, elle est tout aussi pourrie, et les dangers sont partout. Bernie va payer de sa personne comme dans aucun des deux romans précédents.
Vous voulez vous replonger dans les évocations de cette époque ? Vous voulez essayer de comprendre si la nôtre lui ressemble ? Vous aimez les durs qui encaissent en se moquant de leur agresseur ? Les hard-boileds au coeur tendre ? l’humour entre deux coups de poings ? Les cigarettes qui fument, les entraineuses amaigries par quatre années de diète ? Philippe Kerr vous offre tout ça, et une belle leçon d’humanité malgré un contexte terrible. Car savez-vous ? À la fin l’amour triomphe. Si, si…

Si on ne sait pas que Philipp Kerr a fait de longues études de droits et de philosophie, centrées sur l’Allemagne de cette époque là, il est tentant de douter de la réalité exposée. Mais leur vogue, la longue suite qu’ils ont eue, leur traduction en langue allemande sont le gage de la totale justesse de ce qui y est raconté et qui sans doute, permet mieux d’apprécier ce que fut la montée du nazisme et le naufrage effrayant de toute une nation. Comme le dit Kerr dans une interview de 2013 : « Les historiens sont d’ailleurs perplexes, et souvent un peu jaloux, car je fais ce qu’ils aimeraient tant faire mais ne peuvent pas se permettre : me glisser entre les lignes de l’Histoire et imaginer ce qui aurait pu se produire. C’est un plaisir énorme de remplir ces trous. »

Cette trilogie, pour les amateurs de longue suite, est complétée par cinq autres romans mettant en scène le même héros. Pour l’œuvre complète de Kerr, elle comprend aussi de la littérature jeunesse ou d’anticipation et des romans avec d’autres personnages. Un homme prolifique et passionnant.

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