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Sous les arbres

Été 2014 : j’avais participé à une aventure bucolique et néanmoins selon moi politique : l’art, dans des chemins, gratuit, pour ceux qui se donnent juste la peine d’avancer sur leurs deux pieds. Cela se passe dans l’Oise, au moment où la ville laisse enfin la place à une campagne cultivée et boisée. Une promenade, la nature, des œuvres de plasticiens exposées, des nouvelles courtes : deux à trois pages accrochées à des bancs rustiques pour une pose littéraire. L’aspect révolutionnaire dans cette affaire réside dans sa gratuité. Je ne gloserai pas en effet sur ce qu’est devenu le « marché » de l’art, comme on l’a encore vu récemment.
Été 2015 : Alain Bron, dans son habit de dangereux révolutionnaire, récidive avec l’association « l’Art en Chemin ». L’inauguration aura lieu le 7 juin. Je vous recommande, si vous êtes quelque part à moins de deux mille kilomètres, de faire le détour et la promenade. Vous en sortirez le cœur heureux. Leur slogan, auquel je souscris : « L’art fait du bien » !
Tous les renseignements se trouvent sur le site de « l’Art en Chemin ». Il y a même un plan : ne cherchez pas de mauvaises excuses : on ne peut pas se perdre.

Pour la curiosité, je vous joins ci-dessous ma nouvelle de 2014, qui a passé trois mois à l’ombre d’un joli bosquet, au bord du sentier. J’aime penser que le soir, les derniers promeneurs rentrés chez eux, un renard, une belette ou une chouette sont passés par là. Et cette année encore, les matins frais, les nuits venteuses, le soleil de midi… Je rêve. J’habite le sous-bois.

Embuscade
par Jeanne Desaubry


Un rien, deux phrases à la fin d’un flash info à la radio.
Un restaurateur turc a été trouvé dans sa voiture, près de Strasbourg, abattu de deux balles dans la tête. Les enquêteurs privilégient la thèse du règlement de compte.

La porte qui s’ouvre sur deux hommes en veste et cravates. Attitude réservée et aux aguets.
Les enquêteurs privilégient…
Et fouillent dans tes armoires, ton linge sale ou le propre, tes poubelles pas vidées et tes vieux cartons, sous ta baignoire et en haut de l’armoire, dérangent les moutons de poussière et d’un coup tu as honte. Depuis le temps que tu veux la tirer cette cuisinière et nettoyer derrière mais tu n’as jamais le temps.
Et tu parles, tu parles et tu parles. Pour dire que tu ne sais rien. Que tu attendais, qu’il a disparu depuis trois jours, que tu l’as cherché, que tu as mis ton orgueil dans ta poche et appelé chez sa femme, enfin l’ex, que ses copains t’ont raccroché au nez, que personne n’a voulu te dire où il était allé ce qu’il avait fait de ces trois nuits ou ton lit est resté si vide, vide à faire peur. Que tu ne sais rien, tu ne sais rien, rien de rien, rien de rien. Qu’il ne te dit rien, que tu ne sais rien de ses affaires, de ses absences, que tu ne sais que ce qu’il veut bien dire, et qu’il faut bien à la fin, faire taire les questions et les doutes, et pour avoir un peu de paix, un peu moins de souffrance et de révolte faire semblant de croire à ce qu’il te dit, et quelquefois même le croire.
… la thèse du règlement de compte Et voilà ta vie que tu retrouves étalée dans les torchons où rien n’est vrai mais si, un peu quand même tellement que tu en es toute sale, que tout est piétiné. Tu ne sais pas, ça te fait peur, mais en même temps c’est quelque chose qui te reste de ce qui était vous et alors c’est comme s’il n’était pas vraiment mort. Si tu le sais, mais quelque chose de lui reste là, puisqu’on parle de lui, qu’on raconte sa vie et voilà que tu découvres des tas de choses que tu ignorais, et la prison et le passé et comment savoir si c’est vrai puisque tout ce qu’on dit de toi est à la fois vrai et faux.
Les hypothèses, la police, les scellés, les perquisitions. Le laboratoire, la morgue La reconnaissance du corps. À quel titre madame, signez-vous ce papier ? Qui organise les obsèques ?
Les enquêteurs privilégient la thèse du règlement de compte.
Deux balles dans la tête.
La deuxième pour être bien sûr ? Ça n’est pas de la colère alors. Ce n’est pas de l’amour, la violence de l’amour. Le drap remonté jusqu’au menton. La tête enturbannée. Le visage seul apparent. Collée contre la vitre, la main qui s’avance, ne pas pouvoir le toucher. Son corps caché, sa tête cachée, ces marques sur la peau de son visage. Son corps, juste une bosse sous le drap. Tout se résume à ce moment, celui qui ferme la porte, qui la claque dans l’explosion qui assourdit, celle des coups de feu qui mettent un point final à tout.
Juste à côté, le flic qui scrute ton visage, tes mains, ton attitude.
Les mots, murmurés à la vitre froide, la vaine supplication pour que tout ne soit que noire illusion.
Tous ces moments, tu croyais les avoir oubliés. Ils se tenaient là, en embuscade, patients, tenaces, discrets. Ta vie, tu l’as reconstruite. Elle est courageuse cette petite. Tu as vieilli, rencontré des hommes, fait des enfants, construit autre chose, loin, très loin des feux des média qui ont eu le bon goût de passer à autre chose. Tu sais maintenant qu’ils passent toujours à autre chose et que ton silence digne ne les a pas découragés, juste irrités, mais tu t’en fous, tu as toujours marché sans baisser la tête.
Il y a eu d’autres épisodes, violents, imprévus, dont il a fallu, chaque fois, se guérir, passer le baume d’un mot d’amour, d’un dessin d’enfant, d’un coucher de soleil éclatant.
La musique : quelques notes de jazz. Elles t’ont plongée dans un silence étrange que personne n’a remarqué, de larmes d’accablement que toi-même tu n’as pas compris. La fatigue sans doute. Pourquoi cette image obsédante, alors ? Rien, deux fois rien, un angle de mur, un papier peint aux couleurs douces, une lumière chaude et le disque qui murmure que c’est bon la vie. Par-delà le temps, les notes t’ont cueillie à froid, tu as suffoqué, brutalement privée d’air. Celui d’autrefois réfugié dans une bulle inatteignable. Rien qu’une image fugace de cet espace construit par lui pour toi, disparu avec lui, avec tout.
Un autre jour encore, la voix de Fanny Ardant, des images du film qui te brûle, tu t’en souviens si bien, « La Femme d’à côté » cette passion qui finit dans le sang, et pourquoi, pourquoi ce chagrin intense, incompréhensible. C’est l’actrice elle-même, quelques mots de son contralto inimitable, sensuel et lointain à la fois, qui rappelle l’année de sortie du film et alors tu comprends comment tu as identifié cette douleur jouée et la tienne, cette violence explosive et celle qui a broyé ta vie.

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