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Miam !?

Cannibal Tour
Anouk Langaney
Albiana nera 2014


Prenez une poussière d’île volcanique. Construisez un paysage idyllique : récif de corail, mer turquoise, poissons, palmiers et gentils autochtones qui ne parlent plus leur langue d’origine, s’étant complètement francisés.
Sur cette île loin de tout, quelques fonctionnaires incarnent la république : profs du collège, gendarmes. Un ou deux fous de pêche se sont installés dans une anse, tentant d’attirer de riches pêcheurs au gros. Mais voilà. Au paradis, quand il n’y a rien à faire, on s’ennuie à mourir. Et quand on a fait des études supérieures de commerce, là-bas en métropole, on est plein d’idées. C’est le cas du fils du chef : Sou-Ra-Djohagalanda’r dit (par commodité) Sou-Ra’n. Depuis plusieurs années, il rumine tous les plans possibles pour amener sur son île la grande manne moderne : le tou-ris-te, celui par qui la fortune arrive. Quel qu’en soit le prix ? Pratiquement. Sou-Ra’n a réussi à faire transformer le bar-pmu en maison de la tribu, et son père, le vieux chef Djola est prié de quitter son jogging informe pour se balader en pagne de cuir et verroterie sur la tête dès qu’apparait ce qui peut s’apparenter à un touriste. Car des palmiers, il y en a partout. De l’eau turquoise, des vagues émeraude, on en trouve ailleurs. Qu’est-ce qui peut faire la différence à Kahya-Ré ?
Aussi, lorsque survient un premier cas de cannibalisme, bien qu’on ne puisse que compatir au sort des victimes assaisonnées à la bolognaise, la turbulence médiatique est-elle dans un premier temps considérée comme un cadeau des dieux. Dieu de la mer, dieu du soleil, de la végétation ? Tous ces dieux étaient révérés autrefois et ont gardé une grande place dans la vie de cette peuplade par ailleurs ultra banalisée.
De victime en victime, Anouk Langaney nous promène dans les attentes de la jeunesse acculturée et abandonnée à la télévision, dans les déceptions des parents dont une partie ne vit que du RSA, dans le mépris à peine caché des fonctionnaires en poste, dans le désarroi désabusé des vieux. À sa manière : avec un humour partagé entre férocité et tendresse, un ton qui devient sa marque de fabrique.
Car si le propos est clair : ravages postcoloniaux, que le cadre magique ne rend pas plus supportables, la manière est légère rapide, grinçante, et l’on rit beaucoup même si c’est avec un brin de cruauté parfois.
Finalement, après quelques réussites culinaires à la viande humaine, on viendra à bout du mystère. Anouk Langaney aura respecté tous les codes de la fausse piste, du suspens et du retournement de situation. Je vous recommande tout particulièrement le glissendo diabolique de la page 165 ! Du grand art qui consacre l’habileté d’un écrivain dont on va commencer à attendre les opus avec impatience.
À lire absolument si l’on envisage d’aller passer ses vacances dans une destination de rêve… sur papier glacé tout du moins.

Tag(s) : #critiques

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