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A fleur de peau

Lointain souvenir de la peau
Russel Ban
ks traduit par Pierre Furlan
Babel noir 2012

Russel Banks, avec ce roman étonnant, nous fait entrer dans le monde des déclassés au plus bas de l’échelle de la société américaine : les délinquants sexuels, condamnés à rester à plus de huit cents mètres de tout établissement accueillant des enfants : clubs sportifs, squares, écoles… La liste de ces lieux est sans fin.
À Calusa, au sud-ouest de la Floride, près des marais des Everglades, le seul endroit qui réponde à cette définition est le viaduc qui relie le continent et la ville bâtie sur la succession des innombrables iles de la baie. Dessous, un campement sauvage réunit donc les déclassés de toutes sortes, amateurs d’enfants, d’animaux, rebuts d’une société qui les secrète puis les rejette.
Kid n’a jamais eu d’autre ami que son iguane, Iggy, male adulte d’un mètre quarante de long dont la laideur est plus efficace que les dents d’un pitbull. Sevré d’amour par une mère nymphomane, il a commencé à regarder du porno en continu dès ses onze ans. Sevré aussi de contacts humains par une réclusion devenue presque totale, réduit au monologue à l’intention de son iguane, le Kid va un jour se faire piéger comme une mouche sur la toile…et se retrouver privé de domicile, de chance de retourner dans la société, d’avenir et même d’humanité par un trait de plume sur son casier judiciaire et sa présence sur la liste publique des délinquants sexuels.
Tous ces hommes autour de lui ont sans doute commis l’innommable, mais lui ne les voit que comme compagnons de galères. Ce n’est pas une communauté, ce n’est qu’un agglomérat sans liens autres que géographiques, mais c’est tout ce qu’il lui reste.
La survenue dans ce monde d’un étrange universitaire, sociologue décidé à explorer cette micro-société, puis d’une tempête qui dévaste les abris, et enfin de descentes de flics qui éradiquent le campement pour vingt-quatre heures, période électorale oblige, vont bouleverser le morne train-train du Kid.
Russel Banks dresse une série de portraits d’une humanité touchante. Oui, ces hommes sont des salopards qui n’ont écouté que leurs pulsions sans se soucier du mal qu’ils faisaient. Mais la punition va bien au-delà : la prison, le bracelet électronique, la mise aux ordures d’hommes que rien ne réhabilitera. La condamnation équivaut au bagne à vie, à la marque indélébile au fer rouge, et rien ne les réintégrera dans le monde. Rien ? Il reste peut-être un tout petit éclat d’espoir, du moins pour le Kid. Il lui faudra drôlement s’accrocher, et lutter, et il n’est pas très doué pour s’adapter, mais il lui reste, peut-être, une petite chance.
« Lointain souvenir de la peau » n’a rien d’un plaidoyer en faveur des pédophiles. Russel Banks fait d’ailleurs de la pédophilie une analyse qui mérite d’être réfléchie. Il explique comment les enfants se sont, selon lui, transformés en objets de consommation, puis comment les maltraiter est devenu pour certains le dernier moyen d’exercer du pouvoir dans une société ultra violente. Contestable, certes, mais intéressant.
Au-delà de cette analyse, le roman pose un regard sur les conditions de vie d’un gamin tombé quasi par accident, dans des situations dotées d’un suspens indiscutable et de rebondissements passionnants.
Comment, partant de la situation d’un seul personnage et de son monde étriqué on en arrive à bondir jusqu’au niveau du complot est le résultat d’un sacré talent d’écrivain. Car allant jusqu’à effleurer le monde des barbouzes, on en reste néanmoins toujours au plus près, au niveau de « la peau ».
Une vraie réussite, prenante et surprenante.

Tag(s) : #critiques

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