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Première à dégainer !

Ouh la la ! Pour garder la tête froide après une critique sensible et intelligente comme celle-ci, signée Magali Duru, nouvelliste talentueuse et exigeante, il va falloir un baquet de glaçons.


Depuis Dunes froides, (défuntes éditions Krakoen, hélas indisponible aujourd'hui) découvert en 2009, son atmosphère particulière, à la fois brûlante et glaciale, j’attendais avec impatience le prochain roman de Jeanne Desaubry, qui semblait hélas trop passionnée par son activité d’éditrice et ses critiques littéraires pour se remettre au roman. Voilà qu’enfin "Poubelle’s girls" vient de paraître (Lajouanie, juin 2014). Eh bien, cela valait le coup d’attendre. Pas de serial killer, pas de procédural, pas de grande histoire d’amour, haine et trahison ici, mais un vrai roman noir, bien noir, bien contemporain, social et tout, comme on n’en fait plus, ou presque, depuis Manchette.
Et pour le prix, pas moins de trois héroïnes. Aussi différentes que possible et que rattache seule leur condition commune de femme (donc tout au bas de la pyramide patriarcale de quelque classe sociale qu’elles viennent, vouées à la trahison masculine). Ne pas se fier aux premières pages, faussement Agatha Christiennes, qui mettent en scène Blanche, une petite bourgeoise cherchant à commettre le crime parfait pour se débarrasser d’un mari avocat volage et goujat et dont l’histoire sera le contrepoint de celle d’Elisabeth et Paloma. C’est l’entrelacement des deux fils d’intrigue et des trois destins qui intéressent l’auteur.
Petite souris insipide dans un costume de mère Courage trop grand pour elle, Elisabeth s’épuise à élever seule son fils de 15 ans en accumulant les petits boulots mal payés. Qu’a-t-elle à faire de cette Paloma croisée à Pôle Emploi, obèse et grande gueule, chômeuse en fin de droits, à la rue, flamboyante pourtant, dangereuse sans doute ? … La raison voudrait qu'elle l’ignore, comme on détourne les yeux du spectre d’une déchéance toujours possible. Mais Élisabeth, presque malgré elle, reconnaît en Paloma une sœur victime de notre société déboussolée, et lui tend la main. Et Paloma, autre miracle, tombe la garde, prend cette main tendue… Petit à petit, malgré les différences, c’est une amitié qui se noue, cahin-caha. Petit à petit Élisabeth et Paloma, la sage et l’intrépide, la soumise et la rebelle, vont faire équipe, fusionner. En même temps se nouent les fils d’une intrigue qui reprend les codes du genre (le braquage, la cambriole…) mais dont l’originalité va monter en puissance chapitre après chapitre, pour s’épanouir dans un final qui les subvertit subtilement.
On pense aux romans de Manchette, de Jonquet, je l’ai dit. Même critique sociale, même peinture d’un monde désespéré où aucune prise de conscience ne peut venir en aide, où il ne sert à rien aux exclus d’essayer, où la richesse et le succès seront toujours pour les « autres », les installés, les « riches », même si on les tient, provisoirement, le ventre empli d’une épouvantable et troublante exultation, au bout d’un fusil. On pense à Thelma et Louise, aussi, mais nos apprenties cambrioleuses, engoncées dans leur sac poubelle, auraient bien du mal à la jouer sexy. Et le road movie (beau symbole du camping-car enlisé dans le sable d’une plage) n’a même pas le temps de commencer…
Pourtant, le noir n’arrive jamais à plomber complètement le récit. Grâce au mystère qui entoure Paloma, toute fantaisie, débrouillardise, et, malgré son gros cul, élégance. Grâce au personnage récurrent de Blanche, ridicule et pathétique à la fois, avec ses obsessions égocentriques, ses « solutions finales » excentriques. Grâce à l’humanité d’Elisabeth. Grâce à la tendresse (une tendresse retenue, une Jeanne Desaubry ne s’épanche jamais !) que l’auteur montre pour des héroïnes qu’elle décrit pourtant avec humour et une lucidité aiguë. C’est un plaisir de les voir se découvrir, se chamailler, s’exalter, s’entraider, affronter les épreuves, s’offrir le plaisir rare d’un café en terrasse ou d’un fou rire. Imparfaites mais touchantes, elles progressent, elles apprennent (Elisabeth surtout, on peut lire toute l’histoire, si l’on veut, comme son roman initiatique), se battent, se soutiennent. Jusqu’au bout. Dans le temps limité qui leur sera octroyé, mais pleinement vivantes.

Magali Duru

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