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Cruauté sud-américaine, sans exotisme

L’Or de Quipapá
Hubert Thézen
as
L’Ecailler 2013

Il arrive qu’un minable, un pauvre type ordinaire, une nullité quelconque sans avenir, en un mot, un ver de terre, voit son destin dérailler, quitter la médiocrité à laquelle il était voué. À part dans les contes de fée, la mutation s’oriente alors souvent vers le pire.

C’est ce qui arrive à Alberico Cruz, agent immobilier à Recife, Brésil. Un beau matin, après avoir lorgné encore une fois le popotin de Lena, l’appétissante secrétaire, il part faire visiter un appartement meublé à un client potentiel. Il n’en reviendra jamais. Les balles vont siffler à ses oreilles, il va tenter d’échapper à ses tueurs, atterrira en prison, injustement accusé de meurtre. Et à Recife, une prison dominée par un caïd, c’est plus que l’antichambre de l’enfer. On a déjà les deux pieds dans le brasier. Quand il réussit à s’en échapper, Alebrico a changé. Endurci par les viols répétés, les coups, la vermine, un climat de violence absolue où la vie ne tient qu’à un fil, Alberico va se révolter. Ses moyens sont faibles, il n’a pour soutien qu’une fiancée exigeante, un vieux renard de journaliste à vendre et quelques syndicalistes écrasés par des grands patrons latifundiaires. Mais Alberico n’a guère le choix : sa vie est ruinée s’il ne trouve pas le courage de se jeter dans une bataille inégale.

Je vous entends soupirer : argument classique, archi prévisible… Non, car l’aventure d’Alberico déraille soudain, quittant le cadre du scenario prévisible de la révolte du minable. Thézenas dresse soudain le portrait d’une famille de seigneurs de la pampa. La culture de la cane à sucre, la politique du Brésil, les magouilles de ses élus, la collusion entre le pouvoir et les patrons, la révolte inutile d’esclaves modernes. Le tissu narratif nous plonge dans une atmosphère épaisse comme la fumée qui s’élève des cheminées des usines de fabrication d’éthanol, ou des cigarillos des pistoleros. Les personnages féminins échappent presque à cette malédiction de l’obscurité. Deux femmes dominent le roman dont Rose Ialorixá, la sorcière qui invoque les orixás, lisant l’avenir dans ses coquillages.

Le narrateur change régulièrement de position. C’est ainsi qu’on entre dans le « je » du fils intouchable d’un grand propriétaire, colérique, violent, désignant les ouvriers qu’il maltraite par le nom de « pièces », ce qui renvoie inévitablement aux « stücks » des camps de concentration. Comment éviter ce retour mémoriel : Dieu, ou Diable, savent s’il traite sa main d’œuvre avec une cruelle inhumanité.

Il n’y a pas beaucoup d’espoir dans ce roman. Quand il se termine, la situation ne s’est guère améliorée pour personne, certains héros sont morts, d’autres sont enfermés, tous finissent abimés.

Les alternances de rythme, de points de vue, une écriture simple sans recherche d’effets servent une histoire âpre et violente. Le romancier, car c’en est un, a érigé avec son texte une réalité sans concession mais pleine de tendresse. Une belle réussite, certes exotique, mais qui ne cède à aucune facilité.

Tag(s) : #critiques

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