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De la Chatte au Lynx sauvage

Au pied du mur
Elisabeth Sanxay Holdi
ng traduite par G Horst et G-J Marquet
BakerStreet Editions 2013

Étrange roman mélancolique et doux amer, ce “Au pied du Mur” n’en est pas à sa première parution, loin de là. Il a déjà été édité deux fois en « Série Noire » en 53 et 66, sans compter deux films qui en ont été tirés, dont, excusez du peu, « Les Désemparés » de Max Ophüls.

Quelque part dans le nord des Etats-Unis, aux environs de 1942. Une famille américaine typique a été bouleversée par la guerre. La mère et ses deux enfants adolescents ont quitté la ville en compagnie du grand-père pour vivre dans la maison de campagne au bord d’un lac. Lucia, la mère, aidée par Sybil, la domestique noire, tentent tant bien que mal de faire vivre la famille comme si de rien n’était. Le fils de seize ans se prend pour le garant du foyer et regarde sa mère d’un sale œil quand elle fume, tandis que la fille de dix-huit suit des cours de dessin et s’amourache de Ted, un mauvais garçon. Si seulement elle ne l’avait pas inondé de lettres d’amour !
Tom, le père, lutte quelque part dans le Pacifique. Chaque jour, Lucia lui écrit des lettres parfaitement banales. Les tickets de rationnement, les potins, les petits bobos des uns des autres. Jamais au grand jamais, elle ne se lancerait dans le décompte des catastrophes. Et pourtant il y aurait de quoi faire avec Ted qui poursuit sa fille de ses assiduités. Qui les relance chez eux, qu’elle cherche à chasser. Le premier sentiment de Lucia en retrouvant le corps froid du séducteur c’est l’horreur de voir le scandale s’abattre sur sa famille. Car elle se sent responsable, comme si maintenir la cohésion familiale représentait son propre pan de la guerre.
Lucia est une femme typique des années cinquante, à qui on n’a jamais rien demandé d’autre que de tenir sa maison. Elle va cependant faire montre d’une force qu’elle ignorait elle-même. Si la panique la jette quasiment dans les bras d’un gangster mystique, c’est qu’elle court toujours plus vite pour protéger un mode de vie en train de disparaitre dans les tourbillons de l’époque. Un corps, un chantage, des lettres scandaleuses (dont les extraits font sourire en notre époque de sex tape) un mauvais garçon et un flic juif avec des grands pieds et un air triste animent le roman presque à leur corps défendant.
La narration se centre sur les pensées intérieures de Lucia, sur la prise de conscience progressive de son aliénation. Avec des mots de peu, les pauvres mots ordinaires de sa vie centrée sur les courses et les tickets de rationnement. C’est une peinture désuète, mais touchante, focalisée sur les petits détails de la vie courante qui permet au lecteur d’aujourd’hui de mesurer le chemin parcouru.
Si Lucia, la mère, est clairement le centre clair obscur de ce roman en demi-teinte, dans « Au Pied du Mur », il n’y a pas de personnage secondaire. Chacun d’entre eux se trouvera pris un moment dans le feu de la clairvoyance de l’auteure qui en quelques pages, parfois en quelques lignes, dresse son portrait, lui donne une place essentielle dans l’intrigue.
Rien de trop : dans un équilibre subtilement tourné vers l’amertume, ce roman touche par un portrait finement tracé. Peinture sans illusion d’une chatte domestique se transformant au travers des convulsions de l’angoisse en lynx défendant sa portée.

Tag(s) : #critiques

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